Cette question ne m’avait pas tourmentée lorsque j’attendais au service des grossesses pathologiques. Je n’étais pas vraiment parvenue à imaginer une naissance précoce par conséquent je n’avais effectué aucun préparation de ce côté-là. Lorsque le jour de la naissance, une infirmière vint me demander si je désirais allaiter Maxime. La réponse fût pour moi évidente puisque depuis le début de cette grossesse, c’était mon projet. Elle me fit comprendre que dès le lendemain, je pourrais tirer mon lait. Bien sûr, pas moyen de faire autrement…
Le personnel médical (aide-soignante, sage-femme, puéricultrice) me félicitèrent une à une de ce choix : c’est primordial pour un prématuré d’avoir le lait de sa mère. C’est le plus adapté et c’est le seul qui amènera des anticorps. C’était aussi pour moi le seul vrai moyen, à mes yeux, de participer à l’amélioration de son état de santé. Faire don de soi pour une mère, est tout à fait naturel… Sauf que dans ce cas précis, je me suis lancée dans l’aventure sans prendre le recul nécessaire, ni avoir une conseillère à mes côtés : tout le monde courrait dans tous les sens dans ce service. Je savais que je ne devais pas trop attendre pour que la montée de lait s’effectue convenablement.
Le deuxième jour, j’attendis avec impatience le tire-lait. La responsable m’avait donné l’espoir (encore le matin même) d’avoir un nouveau modèle mais, je devais attendre qu’il se libère. Voyant la fin de journée arriver, j’insistai pour revoir la personne. Face à mon empressement, elle m’apporta le seul tire-lait disponible qui lui restait : un très ancien modèle. Elle tenta de me rassurer, mais je compris vite que le modèle n’était pas si confortable que celui qu’elle m’avait promis. Je m’installais donc du mieux que je pus d’après les indications données et j’attendis que mon corps se mît à l’oeuvre. Les quelques millilitres obtenus réjouir la « semeuse de lait ». ( c’est moi qui la surnomme ainsi)
Elle m’expliqua que les petits flacons étaient mis dans les frigo du service et que je devais demander à les récupérer lorsque je me rendrais auprès du bébé. Je trouvais étrange qu’on ne l’utilise pas tout de suite, mais je n’en demandais pas plus.
Un premier problème se posa à moi rapidement : si je prenais des antibiotiques, cela ne devait pas être bon pour le bébé : ce premier lait si précieux pourrait-il donc être utilisé ? La semeuse de lait m’avoua sans ménagement que parfois le lait était jeté s’il n’était pas bon. Ceci ne récompensait pas mes premiers efforts ! Malgré cela, je me dis que dans quelques temps, mon lait serait sûrement bon. Je commençai alors à organiser mes tranches horaires de tire-lait dans ma petite journée.
Dès l’après-midi, je ne manquais pas d’amener les premiers flacons à l’entrée du service de réanimation. Je donnai les flacons sur lesquels étaient inscrits le nom du bébé, l’heure du prélèvement sans qu’on m’indiqua quoique ce soit. Je sus ensuite par une infirmière que le lait serait analysé, ceci me semblait finalement normal. Un médecin que je vis le troisième jour fut plus rassurant sur mon lait, m’indiquant qu’effectivement ce serait très bien pour le bébé et que pour les antibiotiques, cela allait dans le même sens que son propre traitement.
La semeuse de lait (que je ne voyais plus qu’une fois par jour) me félicitait régulièrement des quantités qui augmentaient peu à peu dans les petits flacons.
Lorsque je réalisai que le bébé n’en avait pas besoin d’autant, elle me dit que le lait allait de toute manière en priorité pour notre bébé puis s’il y avait du surplus, on l’envoyait au lactarium de Marmande. Ceci ne répondait toujours pas à ma première question : est-ce que mon lait pouvait-être utilisé ?
Peu à peu mes seins commencèrent à gonfler, il fallut acheter à la hâte un soutien -gorge adapté que je n’avais évidemment pas prévu dans ma valise !
C’est par la suite que les choses se corsèrent. Un de mes seins devint particulièrement douloureux au moment du tire-lait. Je haïssais cette machine bruyante et sans vie. C’était le même sein qui m’avait fait souffrir pour ma cadette, et qui en plus des crevasses, m’avait porté à décider d’arrêter au bout d’un mois l’allaitement. Là, je n’en étais qu’au troisième jour et la montée de lait commençait. Je ne manquais pas de lait, mais ce petit était si loin… Quand pourrais-je l’allaiter en corps à corps ? Au moins trois mois d’attente… je réalisais doucement. Et puis, prendrait-il le sein ? On nous dit que les prémas ont du mal à téter au sien. J’étais déchirée à l’idée d’attendre tout ce temps.
A chaque tire-lait, les questions revenaient : prennait-on vraiment mon lait ? Comment tenir plusieurs mois avec cette machine ? Cette douleur je ne pouvais pas la supporter si elle ne profitait pas au bébé. Comment envisager un quotidien entre la maison et l’hôpital, en transportant le tire-lait, la glacière. Arriverai-je à me reposer suffisamment en faisant la route tous les jours, en faisant face aux émotions qui m’attendaient ? Ces questions et bien d’autres me torturaient l’esprit et me privèrent de sommeil toute une soirée. Je le savais maintenant, je devais aussi faire une croix sur mon allaitement : c’était au-dessus de mes forces. Je préférais retisser ce lien avec mon bébé en étant présente, pas en donnant de mon corps mais plus de « ma personne ».
J’en parlais brièvement à la sage-femme de service de nuit qui comprenait mon dilemme et tenta de m’encourager à tenir en m’indiquant les avantages dont bénéficiaient les mamans allaitantes : chambre et repas gratuit au deuxième étage ou bien accueil à la maison des parents; tire-lait au service de néonatologie. Je tentais d’imaginer de passer ma semaine auprès du bébé pour l’allaiter régulièrement et le voir puis rentrer au foyer familial le dimanche. Que ferai-je de mes journées ? Me reposer, bouquiner, marcher… C’était peut-être possible, mais un autre vide se créait pendant ce temps avec mes grandes filles, auxquelles je manquait déjà beaucoup depuis trois semaines. Ma maison aussi me manquait. J’avais envie de retourner chez moi, pas de vivre 24h/24 à proximité de l’hôpital. J’avais ce choix, d’autres ne l’ont peut-être pas eu où n’ont pas pu se le poser.
Plus la sortie approchait, plus je sentais que je devais me reconstruire loin de ce lieu de douleur. Je devais puiser de nouvelles forces pour les transmettre au bébé. Envisager l’allaitement dans des conditions si éloignées de mon projet d’origine ne me satisfaisait pas du tout.
Le lendemain matin, ma décision était prise : j’arrêterai le jour même et je ne voulais plus en discuter. La semeuse de lait était déçue, elle ne me comprit pas. La sage-femme du matin tenta de discuter à nouveau avec moi. Je crois qu’elle entendit mon point de vue. Cette naissance n’était pas du tout ce que j’avais prévu, les conditions étaient difficiles, je n’avais pas assez réfléchis avant de commencer à tirer mon lait. Cette attente d’abord que le bébé soit sûr de vivre puis la longueur de son hospitalisation, c’était trop pour moi. A regret, elle m’indiqua les problèmes que je risquait d’avoir en arrêtant en pleine montée de lait. J’en mesurais les conséquences.
J’eus donc droit au bandage des seins, à la crème anti-inflammatoire et je choisis la méthode homéopathique préconisée en signant une décharge.
J’étais soulagée d’avoir pris cette décision. Je me sentais plus légère, plus libre.
Ce jour-là, en allant voir Maxime, je pus lire « lait maternel » sur une des seringues à poussée automatique… Le médecin de réanimation me fit confirmer mon choix d’arrêter l’allaitement (on l’avait déjà mise au courant !) mais elle eut la décence de ne pas insister, je lui en étais très reconnaissante.
La nuit suivante fût mouvementée. Le bandage très serré m’empêchait de m’installer à mon aise. Une poussée de fièvre me tint toute la nuit. La sage-femme de service refit des prélèvements pour vérifier qu’une infection ne s’était pas installée. On savait que la montée de lait pouvait provoquer de la fièvre mais à ce point… Mon lit était trempé et je grelottais comme en hiver. Toutes ces choses que je ne pouvais pas crier sortaient de moi sous forme de gouttelettes. Mes délires nocturnes eurent comme un effet expiatoire.
Ma sortie prévue le lendemain fût reportée d’un jour.
Je me rendis seulement l’après-midi voir Maxime. Ce jour là, je n’osai l’approcher.
L’arrêt de la montée de lait me parut long. Lorsque je rentrai chez moi, des gouttes perlaient régulièrement. Le persil magique m’aida mieux que le reste.
Avec le recul : Je ne regrettes pas aujourd’hui d’avoir fait ce choix. Cela m’a libéré d’une contrainte ( Ca ne pouvait pas être une joie d’allaiter ainsi, seul un besoin à satisfaire). J’ai pu ainsi mieux me consacrer à l’ensemble de mes proches.
Je tiens à ajouter que je suis admirative des mères qui tiennent toute une longue hospitalisation à tirer ce lait magique et qui, souvent, au bout du chemin ne peuvent pas donner le sein.
Je ne veux pas influencer négativement le choix des unes et des autres. Je veux juste dire que ces choix nous appartiennent, qu’ils sont très particuliers. Je pense que l’accompagnement au moment de ce choix (particulièrement pour les mamans de prématurés) est quasi-nul; que l’accompagnement des mamans allaitantes est très insuffisant voir inexistant. Je tiens pas compte de ma seule expérience, plusieurs maman me l’ont dit. Même les infirmières du service de néonatologie semblaient bien en peine lorsqu’il fallait conseiller des mamans débutantes. Et je n’ai jamais entendu parler d’une personne repère ou ressource auprès de laquelle les mamans pouvaient confier leurs difficultés. Ce devrait pourtant être primordial !
Par contre on a tiré le chapeau aux dames qui récoltent le lait pour le lactarium : ce sont des puits « d’expérience » en la matière. Il est fort dommage que ce type de personne ne soit pas soutenue, que des liens supplémentaires ne soient pas créés pour les soulager. On m’a même laissé entendre que le lactarium serait menacé de fermeture. Dans quelle société vit-on ?…